C’est cette interrogation qu’explore le philosophe et sociologue Allemand Hartmut Rosa, dans Accélération, une critique sociale du temps (Ed. La Découverte).
1. Nous vivons une ère de transformation technologique sans précédent ;
2. Les changements sociaux suivent une cadence soutenue : l’évolution des modes, coutumes, codes sociaux bouleverse nos repères, au point de rendre nos connaissances rapidement caduques ;3. C’est la «vie tout court » qui s’accélère, puisque chacun s’efforce de vivre un nombre croissant « d’épisodes » dans une même séquence temporelle : les journées, semaines, mois, ne cessent de se charger, au point de déborder parfois, pour envahir notre sphère personnelle qui devient elle-même une course contre la montre ou une peau de chagrin !
C’est l’avènement des speed business meetings qui fleurissent à tous les coins de rue, des formations express pour apprendre à faire un pitch efficace en 45 secondes, des fast-food en tous genres et du fil à la patte permanent avec son bureau, grâce aux PDA de plus en plus perfectionnés qui restent connectés même le week-end … Que dire du temps nécessaire pour absorber le flot de mails déversés dans nos boîtes pendant 2 ou 3 semaines, au retour des vacances ?
De ces constats découlent plusieurs risques, notamment pour l’individu.
En continuant à réduire les respirations entre nos tâches, de plus en plus nombreuses et complexes, c’est le sens de notre propre trajectoire que nous risquons de faire exploser en vol. Car derrière la recherche d’une productivité accrue, d’une consommation potentielle de plus en plus abondante, c’est notre quête de sens que nous risquons de perdre de vue. Car à quoi bon produire plus, consommer davantage, si dans le même temps nous oublions de cultiver nos relations affectives ou sociales, de consacrer du temps à un projet qui nous tient à cœur, d’investir notre travail d’un sens qui nous épanouit ? Il est essentiel de s’autoriser à prendre le temps de s’émouvoir devant un beau livre ou une œuvre d’art, de s’adonner à sport ou à tout ce qui ressource et permet de récupérer de l’énergie.Savoir se déconnecter de temps en temps, c’est renforcer notre capacité future à nous reconnecter et à mobiliser notre potentiel imaginatif, c’est cultiver notre capacité de renouvellement, personnelle et professionnelle. Ce temps libre de contrainte extérieure, comme allégé, c’est celui qui vient nourrir notre capacité à nous réinventer, dans un espace autre.
Cette rupture avec la modalité de l’urgence permanente ou du trop-plein est d’autant plus vitale que l’accélération, nous dit Hartmut Rosa, est une caractéristique de la société moderne, qui a besoin d’innover en permanence pour se maintenir. Il y voit un phénomène universel dans l’histoire de l’humanité. Cette réalité est cependant nuancée par une évidence de plus en plus criante : la vitesse que l’homme peut supporter, sur le plan individuel comme sur les plans politique et écologique, a une limite.Chacun d’entre nous possède une capacité d’autonomie qui lui est propre, et lui permet de résister, au moins partiellement, à un système environnant. Alors, profitons de cette période de vacances, qui a commencé pour les uns ou est proche pour les autres, afin d’être pleinement en contact AVEC NOUS-MEMES et de RALENTIR … Savourons le plaisir d’un apéritif entre amis, d’un lever de soleil sur la mer, ou d’une promenade en famille, ou encore toute autre chose qui ne soit pas soumise aux aléas de la productivité et du toujours plus vite … Cultiver un art de vivre à notre image, dans une temporalité humaine, c’est se donner une chance de découvrir notre propre cohérence intérieure, par-delà les injonctions que la société moderne nous impose.